
Vers des modèles frugaux d’IA ?
A rebours de la montée en puissance des géants de l’IA générative comme Open AI, le concept d’IA frugale émerge, face aux risques accrus de pression sur des ressources vitales telles que l’eau et l’électricité.
Mais de quoi parle-t-on précisément et en quoi cette notion peut-elle inspirer concrètement les acteurs du numérique ?
Au-delà de l’optimisation : la frugalité
La frugalité est traditionnellement associée aux pays à faibles revenus confrontés à de graves contraintes de ressources. Comme l’explique Vincent Courboulay de l’INR, « nous vivons encore dans l’illusion d’une société de l’abondance. Or la frugalité nous prépare à la fin d’un monde aux ressources illimitées, c’est un véritable changement de posture. Il ne s’agit pas de faire la même chose en plus optimisé. On accepte de faire moins et différemment ».
C’est l’une des pierres angulaires de la feuille de route IA du gouvernement, depuis le rapport Villani de 2018 qui s’intitulait « donner du sens à l’IA ». Plutôt que de contrer directement les grands modèles de langage américains, l’idée est de proposer une voie d’adoption de l’IA tenant compte des enjeux environnementaux et soutenable par notre planète.
Rappelons que le Gouvernement a lancé en 2018 une stratégie nationale pour l’intelligence artificielle (SNIA). Celle-ci est entrée dans sa deuxième phase en 2021 avec parmi ses quatre piliers le développement de l’IA embarquée, frugale et de confiance. C’est ainsi qu’un appel à projet France 2030 a été lancé et qu’un « Référentiel général pour l’IA frugale » a été publié par l’AFNOR sur une initiative du ministère de la Transition écologique et de la cohésion des territoires. Ce référentiel gratuit énonce des méthodologies de calcul et des bonnes pratiques pour mesurer et réduire l’impact environnemental de l’IA et communiquer sans greenwashing.

Cette démarche de normalisation de mesure des impacts de l’IA s’inscrit dans la législation européenne (article 40 de l’IA Act). Plus largement, la Coalition for Sustainable AI, lancée en début d’année, porte la volonté de promouvoir une gouvernance mondiale plus responsable de l’IA.
L’innovation frugale passe par des modèles mieux ciblés et spécialisés
Jean-Christophe Burie, professeur des Universités et vice-président Numérique, Environnement, Société de La Rochelle Université, précise : « Les intelligences artificielles existent depuis longtemps, mais c’est leur accès généralisé au public, depuis 2022, qui a entraîné une explosion de leur utilisation. Cette démocratisation, notamment des modèles généralistes d’IA générative, s’accompagne d’une consommation colossale de ressources, en eau comme en énergie».
Par exemple, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation électrique mondiale des secteurs de l’IA et des datacenters pourrait plus que doubler en 2026 par rapport à 2022, et atteindre 1 050 tWh, soit l’équivalent de la consommation électrique du Japon.
Pourtant selon Jean-Christophe Burie, « sur le plan économique, il existe une réelle opportunité pour des IA plus spécialisées, entraînées sur des jeux de données plus ciblés et moins volumineux, mais parfaitement adaptés à des besoins spécifiques. Ces modèles, moins énergivores, requièrent également bien moins de ressources GPU pour fonctionner, ce qui les rend plus durables et accessibles. ».
La frugalité, c’est aussi une solution !
Des contraintes naissent souvent les solutions les plus novatrices, économiques et durables. La frugalité coûte à terme moins cher puisqu’elle est moins gourmande en puissance de calcul, en stockage de données et donc en ressources.

Un service frugal d’IA est de plus facteur de différenciation sur le marché très compétitif des IA.
Enfin, la frugalité constitue selon Vincent Courboulay « l’une des réponses à d’autres problématiques comme la robustesse, la résilience et l’autonomie stratégique. »
Les enjeux de frugalité peuvent donc s’avérer sources fructueuses d’inspiration pour de nombreuses organisation.
Par où commencer ?
Nous avons interrogé nos deux experts. Jean-Christophe Burie conseille de se poser les bonnes questions avant de se lancer dans tout projet IA : « Comment maitriser le cycle de vie des données au sein de mon organisation ? Quel est le véritable gain de temps à attendre ? Pour quoi faire exactement ? Quel type d’IA (générative, spécialisée, analytique, etc.) est le plus adapté à mes besoins spécifiques, en fonction de mes données et de mes objectifs ? ». De son côté, Vincent Courboulay préconise de réaliser une analyse des risques afin de positionner ensuite la frugalité comme « un outil de réponse à ces risques ».
Pour cela, on peut se baser sur les 15 bonnes pratiques pour l’adoption de l’IA frugale proposées par le Commissariat Général au Développement Durable du ministère de la transition écologique. Conçues en partenariat avec le Hub France IA et l’AFNOR, elles constituent une traduction concrète de l’esprit du référentiel.
Enfin, un guide pratique pour l’achat responsable de solutions d’IA est en cours d’élaboration : à suivre de près !
Pour aller plus loin :
Hélène Buisson – hbsolutionscomm.com
